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Entretien avec M. Sobhi TAWIL

M. Sobhi TAWIL, Spécialiste de Programme Education UNESCO – Maghreb, nous a accordé un entretien suite au colloque de clôture du projet « Education, diversité et cohésion sociale en Méditerranée Occidentale » qui s’est déroulé en mois de novembre dernier à Rabat.

Question 1 : Dans quel contexte le projet « Education, diversité et cohésion sociale en Méditerranée Occidentale » a vu le jour ?

M. Sobhi TAWIL : Le projet « Education, diversité et cohésion sociale en méditerranée occidentale » a été lancé en 2007 par l’Université de Bergame, la Chaire Droit de l’Homme éthique de la coopération internationale, l’ISESCO et le bureau de l’UNESCO à Rabat.
Le projet à l’origine était conçu dans le cadre du programme dialogue entre bureaux arabe. Mais à l’UNESCO, nous avons préféré que le projet se démarque un peu de cette logique dichotomique et dualiste entre le Nord et le Sud de la méditerranée, entre l’Europe et le monde Arabe, entre l’Occident et l’Islam, et nous avons préféré une configuration avec six pays de la méditerranée Occidentale, donc, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Italie, la France et l’Espagne.
Six équipes de recherche on été regroupé autour d’une préoccupation commune liée à la gestion de la diversité et la cohésion sociale. Une équipe de recherche est affectée dans chacun des pays pour examiner sa propre société et ses problèmes, et d’utiliser ce projet de recherche comme une plateforme de coopération et de dialogue entre ses six pays. Donc loin d’un dialogue entre le Nord et le Sud, c’est plutôt un dialogue entre chercheurs et praticiens de l’Education au niveau de ces six pays, par rapport à leur propre expérience mais éclairée par des expériences et des dialogues avec des collègues et des partenaires d’autres pays.

La région de la méditerranéenne occidentale regroupe 2 substrats civilisationels différents de point de vue économique, culturel, politique, religieux ; etc. Peut-on concrétiser une cohésion sociale positive dans chacun des six pays de la région ?

Le choix de la méditerranée Occidentale et le regroupement des six pays impliqués dans le projet, était motivé essentiellement par le fait que la région est marquée historiquement par la diversité. Il y’a eu des échanges à travers l’histoire, des échanges commerciaux, des échanges d’idées, des influences réciproques culturelles, des mouvements de populations.
Il y’a eu également entre des pays de la région, à la fois des conflits et des coopérations, ce qui fait que l’ensemble de ces sociétés sont un peu le résultat d’une sédimentation d’influences culturelles et sociales diverses.
Donc il y’a une diversité interne « historique » à chacune des sociétés, et le but, qui est le point de départ du projet, est de permettre le dialogue entre les équipes des six pays autour des questions de la gestion de la diversité interne à chacune de ses sociétés.
Alors les modalités de la gestion de cette diversité « historique » au sein de chaque pays est différente, elle dépend un peu de l’expérience historique de la construction de « l’Etat Nation ».
En France, l’histoire de la construction de la Nation et de la formation de l’Etat français est marquée par un effort d’homogénéisation et de standardisation, par l’utilisation de la langue, et d’une culture commune autour d’un modèle républicain.
Le cas est différent en Italie, et encore plus en Espagne.
En Espagne, il y’a une diversité interne, qui a été reconnue récemment. Actuellement, il existe une configuration avec des autonomies, comme la Catalogne, où les autonomies ont fait certains attributs de l’Etat Nation. Donc il y’a une reconnaissance de la diversité essentiellement linguistique et culturelle interne, qui font partie de ce qu’on appelle aujourd’hui l’Etat espagnole.
En Italie, il y’a une reconnaissance de la légitimité de certains particularismes régionaux.
Alors qu’en France, cela n’est pas le cas.
Pour les pays du Maghreb, il y’a un dénominateur commun évident, qui est l’utilisation de la langue arabe, ainsi que l’Islam. Récemment, il y’a eu une évolution pour le Maroc et l’Algérie, qui est de reconnaître officiellement la composante berbère dans la culture, dans l’identité nationale, et l’introduction de la langue Amazigh dans les médias et l’éducation par exemple.
L’ensemble de ces sociétés, avec leurs « diversités historiques internes », sont confrontées à la mondialisation. Pour les pays européens c’est essentiellement la question de l’immigration qui se pose. L’accroissement de l’immigration ainsi que la diversification des sources d’immigration dans ces pays, font que dans certaines régions 10% ou plus de la population scolarisable est étrangère. Ce qui pose une série de défis au niveau de l’éducation.
Pour l’ensemble des pays, le point de départ de la recherche est une préoccupation avec la cohésion sociale. Cohésion au sein des pays, cohésion non pas en tant qu’Etat à atteindre, mais plutôt comme un processus dynamique d’équilibrage et de rééquilibrage des forces sociales en présence, qui suit à la fois l’évolution interne des modalités de gestion de la diversité, mais aussi qui subi un peu l’effet de la mondialisation et d’une certaine socialisation peut-être parfois contradictoire, entre ce que l’on a dans la famille, à l’école, dans les médias et dans l’expérience de la vie de tout les jours.

L’éducation est une des solutions aux changements sociaux et culturels introduits par la mondialisation. Quel est son impact dans le renforcement/promotion de la cohésion sociale dans un contexte de diversité sociale et culturelle croissante ?

Dans ce contexte de mondialisation, les systèmes éducatifs doivent pouvoir répondre à ces changements.
Au niveau des pays européens, c’est surtout la question de l’immigration qui se pose.
En Espagne et en Italie, il y’a une réelle évolution vers une autre perspective qui est celle de l’éducation interculturelle qui ne vise pas que les enfants à intégrer, les enfants d’immigrants, mais qui vise l’ensemble des enfants, dans une perspective d’enrichissement à partir de la diversité linguistique, religieuse, culturelle qui représente la jeune génération.
En France la situation est différente, c’est un modèle républicain dans lequel la diversité culturelle n’a pas de place dans l’espace politique et dans l’espace public institutionnel, comme l’école. Certes, il y’a des débats sur la question des signes religieux à l’école…, mais le modèle scolaire républicain français se préoccupe plus des inégalités sociales ou scolaires, en mettant en place des zones d’éducation prioritaires où il existe une plus forte concentration des enfants d’immigrés dont la porte d’entrée n’est pas la différence ou la diversité culturelle, mais le traitement plus équitable au sein des institutions publiques comme l’école publique.
Pour les pays du Maghreb, c’est plutôt l’approche de l’éducation à la citoyenneté. Avec la mondialisation, Les trois pays du Maghreb connaissent des réformes scolaires où la vision du citoyen est redéfinit. Au Maroc et en Algérie, la composante Amazigh a été intégrée. L’identité nationale officielle est biculturelle, bilingue…a été reconnue. Cependant, il y’a toute une série de défis qui ont été relevé par les études quant à la traduction de ces nouvelles orientations (éducation et citoyenne) dans la pratique, notamment, une insuffisance dans le suivi en se qui concerne la formation des enseignants pour adopter une nouvelle approche pédagogique plus participative, un nouveau mode de gestion de l’école et une nouvelle façon de concevoir l’apprentissage, l’enseignement et l’évaluation. Il est vrai qu’il y’a eu un changement au niveau des programmes, des réformes des curricula dans le sens de l’éducation à la citoyenneté dans les pays du Maghreb, mais l’impact sur le terrain dans les trois pays est encore négligeable vu que la traduction de ces nouveaux programmes au niveau des pratiques dans la classe et à l’école ont très peu changé.

Parmi les objectifs de ce colloque de clôture, l’identification des perspectives de partenariats, de coopération et de travail en réseau liées à la diversité culturelle et à l’éducation interculturelle en Méditerranée Occidentale, lesquelles ont été retenues ?

Les perspectives de coopération issues du projet qui ont été identifiées sont essentiellement au niveau de chacun des pays. La plupart des pays participants au projet ont exprimé le souhait d’élargir le débat, d’engager un dialogue plus large au niveau national sur des questions identifiées dans leurs études quant à l’identité nationale, la façon dont évolue la définition officielle de l’identité nationale, la question de la gestion de la diversité, l’éducation à la citoyenneté et l’éducation interculturelle. Donc un premier volet de perspectives est d’engager un débat plus large à partir des études dans chacun des six contextes.
Certaines équipes ont également proposé d’approfondir les recherches surtout en ce qui concerne la perspective des jeunes. L’ensemble de ces recherches dans le cas du projet avaient une composante d’enquêtes sur le terrain surtout parmi des jeunes de 12 à 15 ans sur leur perception à la fois de l’identité, de l’expérience scolaire et de sa pertinence par rapport à la réalité environnante. Et là il y’a des choses très intéressantes qui ressortent, surtout au niveau des pays européens : Les jeunes semblaient avoir beaucoup moins de problèmes avec la question de la diversité culturelle religieuse ou linguistique. Pour eux ils sont nés dans une génération qui est par définition diverse. Leurs collègues, leurs camarades, leurs amis sont d’origine très diverses et cela ne semble pas leur poser de problèmes, cela semble poser moins de problèmes pour eux que pour leurs parents et leurs enseignants. Il y’a donc beaucoup à appendre de la perspective des jeunes.
Pour l’ensemble des pays, ressort une volonté et un sentiment d’ouverture vers l’autre. Même des jeunes du Maghreb qui par ailleurs semblent assez fiers de leurs appartenances nationales culturelles spécifiques, dégage une volonté très claire d’ouverture, de dialogue et d’échanges au niveau des études ou du travail ou simplement au niveau humain entre eux et des jeunes des pays européens. Donc dans le cadre actuel de tendance vers l’extrémisme, vers des attitudes xénophobe, je pense qu’il y’a lieu de mettre en avant les perspectives des jeunes dans chacun des contextes.

Une des perspectives de travail en réseau et dans la même configuration, la question de l’éducation et la diversité religieuse. Même pour les pays comme la France avec son modèle républicain, l’école laïque, elle semble secondaire, il y’a comme même toute une série de débats actuellement sur les signes religieux, sur la croix à l’école en Italie… Donc il y’a un projet qui se dessine du même type d’action-recherche, qui viserait plutôt à sonder la perception des enseignants quant à la place réelle ou imaginée de l’éducation religieuse à l’école. Pourquoi les enseignants ? Les enseignants, parce qu’au-delà des programmes, l’attitude, les propos, les comportements, ainsi que les messages explicites ou implicites des enseignants sont très importants dans le façonnage des représentations des religions, de la place de la religion dans l’identité et dans la conception de la citoyenneté.

Lors de la mise en œuvre de ces partenariats, est-ce que n’y aurait pas un risque d’une dominance du Nord sur le Sud ?

Il y’a toujours un risque, je ne sais pas si c’est la domination du Nord sur le Sud, mais si on parle de recherche simplement, il est vrai d’une part que les équipes de recherche généralement dans les sociétés de la rive nord de la méditerranée ont plus de moyens financiers pour conduire des recherches et ils sont insérées déjà dans les réseaux au niveau de l’Europe. C’est moins le cas au niveau du Maghreb qui connaît un autre déficit et que nous tentons de rectifier modestement dans notre travail, c’est le manque d’échange entre les pays du Maghreb pour différentes raisons, tels que des barrières politiques pour les échanges scientifiques, et peut-être aussi, un manque de traduction de coopération plus horizontale entre les pays du Maghreb.

Toujours dans le cadre de coopération et de travail en réseau lié à la diversité culturelle et à l’éducation interculturelle en Méditerranée Occidentale ; est ce que se sera le principe démocratique et partagé par tous qui sera adopté ou bien la reproduction d’un modèle de créativité local ?

En tout cas pour toute démarche d’un travail de partenariat en réseau comme pour ce projet, nous avons adopté une démarche collaborative, participative, coopérative et peut-être un peu démocratique dans le sens où au lancement du projet, les six équipes à travers les échanges, vont définir l’objet, la méthodologie, mais ils vont également se mettre d’accord sur des concepts à la base du projet. Des questions vont certainement ressortir, telles que la langue, la citoyenneté, la nation, la traduction de l’arabe vers le français, le catalan ou l’italien…Et donc toute démarche de travail de partenariat en réseau au niveau de la méditerranée occidentale devrait avoir comme principe de départ, un échange équitable, y compris dans la conception des projets, tout en sachant qu’il y’a un déséquilibre objectif entre les moyens que possèdent les équipes et les partenaires du Nord pour la recherche par rapport à leurs partenaires de la rive Sud.